Par Agnès Rákóczy, conseillère pédagogique à Lausanne
«Tu vas tomber, fais attention!»
Qui n’a pas déjà entendu cette phrase en apparence anodine? Elle révèle
bien des inquiétudes, des peurs, mais aussi un manque de confiance à
l’égard des enfants. Est-ce qu’Eva, qui grimpe sur le muret, va tomber?
S’écorcher les genoux ou pire, se casser le poignet? Bien sûr, les adultes
ont le devoir de protéger les enfants et, actuellement, la sécurité est
plus que jamais mise en avant. Dans notre monde contradictoire, il nous
arrive d’entendre également parfois: «Allez, vas-y Eva, essaie encore, tu
dois y arriver!» Ces deux injonctions sont antagonistes et traduisent
toutes deux une intervention directe de l’adulte dans l’agir d’Eva.
Nous nous proposons d’examiner les notions de danger et de prise de
risques à la lumière de l’approche d’Emmi Pikler; nous nous interroge-
rons sur ce que l’hypersécurité produit ou empêche dans le dévelop-
pement du jeune enfant.
Eliott ou l’art du risque
Eliott, âgé de 13 mois, est assis vers sa maman, lors d’une séance de
groupe parents-enfants. Il se met à quatre pattes et se déplace vers
le labyrinthe (1 ), tout en observant Alba qui passe dans le tunnel. Il
s’approche, guigne à l’intérieur de la structure, puis se tient à un bar-
reau, hisse son buste et, à genoux, regarde par-dessus le labyrinthe.
Très concentré, il se met debout, le ventre appuyé, solidement arrimé
au tunnel, il se hisse dessus où il se retrouve couché sur le ventre. Il
regarde l’éducatrice qui est en face de lui, sourit, se met à genoux sur
le labyrinthe. Sa maman, visage tendu, s’approche. La pédagogue la
rassure et commente les gestes et la posture d’Eliott. Ce dernier se met
debout, vacille légèrement, puis se penche et pose ses mains devant
ses pieds. Son corps forme un tunnel au-dessus du tunnel!
Dans cette scène, nous pouvons voir Eliott dans un environnement
qui lui offre un sentiment de sécurité, sa maman est proche de lui. Le
regard de la pédagogue le soutient également dans son exploration.
Grâce à cette confiance, il s’engage dans la découverte du labyrinthe,
nouveau pour lui. Ses gestes et ses mouvements témoignent qu’il est
encore hésitant, mais à sa mesure et avec prudence, il va jusqu’à se
mettre debout, alors qu’il ne marche pas encore. Les compétences
mobilisées par Eliott sont nombreuses: connaissance de son corps, de
sa force, recherche d’appuis stables, prise de conscience de sa position
en hauteur, etc.
Lorsqu’il se trouve en léger déséquilibre, il sait retrouver une position
maîtrisée.
Sa maman, grâce aux paroles de la pédagogue, observe Eliott sans le
restreindre dans sa découverte. L’absence d’intervention directe des
adultes dans son exploration lui offre certainement un sentiment de
réussite qu’il ne peut attribuer qu’à lui-même.
(1) Le labyrinthe en bois est un module de motricité pensé par Emmi Pikler. Conçu
comme une sorte de tunnel aux parois ajourées, il invite les enfants à se glisser à l’inté-
rieur. Sa plateforme supérieure offre une surface disponible pour déposer et manipuler
des objets, un point d’appui pour se redresser ou encore une zone à escalader.
Mais, prendre des risques, est-ce se mettre en danger?
Avant de répondre à cette question, il est utile de distinguer la notion
de danger et celle de prise de risques mesurée. Lors d’une prise de
risques mesurée, l’enfant est conscient qu’il va un peu au-delà de ses
possibilités, il essaie du nouveau, il modifie et ajuste des mouvements
ou des actions qu’il a intégrés pour aller au-delà, en toute prudence.
Cette prise de risques mesurée est présente très tôt, lorsque l’enfant
explore son environnement, par exemple les différents sols (gravillons,
pelouse, parquet, moquette…) ainsi que les différents espaces avec
leurs profondeurs, leurs hauteurs, ou encore lorsqu’il essaie un nou-
veau mouvement.
Nous pouvons partir du principe que les enfants qui «vont bien» et sont
dans un environnement serein, qui ne les surstimule pas, ne se mettent
pas en danger, mais prennent des risques à leur mesure. «Lorsqu’on
laisse le choix à l’enfant de prendre le risque, il va de lui-même prendre
toutes les précautions nécessaires pour ne pas se mettre en danger,
car il connaît ses possibilités» (Rákóczy, 2022, p. 31). Prenons le temps
d’observer l’enfant qui expérimente un mouvement encore peu ou
pas assimilé: on peut percevoir de la prudence, une précaution pour
progresser, une attention concentrée.
Pour illustrer cette prise de risques lors de l’acquisition d’une nouvelle
posture, regardons Lenon, 14 semaines, couché sur le dos, qui se tourne
pour la première fois sur le côté. Il se trouve dans un endroit connu, sur
un sol ferme, avec des objets accessibles placés soigneusement autour
de lui. L’éducatrice le pose à chaque fois couché sur le dos, ce qui lui
offre une détente corporelle, une liberté motrice et une sensation de
sécurité. Lenon a du plaisir à bouger tout son corps, le tronc, la tête, les
jambes, les pieds, les bras, les mains. Ce jour-là, il voit son hochet qu’il
a déjà manipulé à maintes reprises un peu plus loin que d’habitude, il
tourne sa tête, fait un mouvement en arrière, tend son bras et décolle
son épaule. Il est concentré, et ajuste son équilibre en posant son talon
un peu en avant. Puis, il tend son bras encore un peu plus loin et attrape
l’objet convoité.
Sans doute, Lenon a pu tester un court instant une forme de déséquilibre,
une prise de risques à sa mesure, car la surface de son corps au sol est moins
grande et il se trouve davantage en verticalité. Reprécison
qu’il a lui-même choisi ses mouvements et cette nouvelle posture. Il
autorégule son équilibre, ajuste sa stabilité, ici en posant son pied à
l’arrière. Nous avons pu observer l’harmonie calme et fluide de ses
mouvements. Cette petite séquence relève d’une réelle aventure pour
le bébé, qui a pu se faire à son initiative, à son propre rythme, à sa
façon, avec un sentiment de sécurité. Ne serait-ce pas ainsi que prend
naissance le sentiment de compétence personnelle?
A contrario, lorsque nous parlons de danger, les actions de l’enfant sont
sur le fil et peuvent être source à tout moment d’un accident. Ces situa-
tions surviennent particulièrement quand l’enfant n’a pas conscience de
ses limites, de son corps, ne se sent pas en confiance. Le danger guette
également lorsqu’il est mis dans des situations où son développement
ne lui permet pas encore de mesurer le risque ou lorsqu’un adulte le
place dans une posture qu’il n’a pas encore acquise par ses propres
tentatives, expérimentations et exercices. La tentation est grande, par-
fois, de vouloir anticiper les possibilités du tout-petit, par exemple en
le calant avec un coussin pour lui permettre de se redresser et de se
tenir assis. Mais dans cette position, l’enfant se retrouve sans possibilité
de maîtriser sa posture, il met toute son énergie à garder son équilibre,
son dos n’ayant pas encore les muscles suffisamment développés pour
maintenir cette position. La conséquence pour le petit sera crispation,
raideur et tension dans son corps. Il ne peut sortir de cette position qui
lui impose de l’immobilité.
Le danger peut donc bien être présent, mais ailleurs. Il est lié aux inter-
ventions des adultes et non aux activités entreprises par les enfants,
à condition que ces derniers se trouvent dans un espace adapté.
L’environnement proposé peut lui-même devenir une source de
danger. Des objets tranchants, trop petits ou simplement non ajustés
avec le stade de développement des enfants peuvent poser problème.
En collectivité, il n’est pas rare de voir des bébés qui ne se déplacent
pas au milieu des petits trotteurs: il s’agit là d’une mise en danger
qui, de plus, entrave l’activité spontanée des petits et des grands. Un
tout-petit, concentré à manipuler un hochet au sol, peut par exemple
se faire marcher dessus, et les enfants plus grands courent le risque
de voir leur construction défaite par ceux qui rampent et ne peuvent
encore tenir compte des activités des autres enfants. Que peut-on dire
à ce stade de la responsabilité des adultes? Alors qu’ils disposent des
moyens matériels pour éviter certains accidents, mais choisissent de ne
pas les utiliser au nom de l’autonomie et de l’itinérance, ce sont bien
eux qui compromettent les explorations des enfants et les «mettent en
danger». Certes, les adultes restent assis sur le tapis près des bébés,
veillant à repousser les plus grands qui s’approchent trop. Mais que
peuvent bien ressentir les enfants à ce moment-là? De quelle relation
avec l’adulte font-ils l’expérience? Et à quel prix? L’argument évoqué par
les professionnel·les est l’importance de la liberté des enfants, mais ne
serait-ce pas là une fausse liberté et d’ailleurs aussi une fausse sécurité?
Que nous dit Emmi Pikler sur la prise de risques?
Emmi Pikler, pédiatre hongroise dont les travaux ont fortement influencé
les connaissances du développement moteur, souligne l’importance de
la liberté de mouvement du jeune enfant et insiste sur le respect du
rythme propre à chacun. Selon elle, l’enfant qui évolue librement dans
un environnement adapté ne se met pas en danger. Il explore, tente,
expérimente, mais dans les limites de ses capacités physiques, qu’il
connaît précisément, pour autant qu’il ne soit pas incité à aller au-delà.
«Liberté de mouvement signifie pour l’enfant la possibilité, en dispo-
sant de conditions matérielles adéquates, de découvrir, d’expérimenter,
de perfectionner et vivre à chaque phase de son développement ses
propres postures et mouvements» (Tardos & Szántó, 2017, p. 53).
Lors de ses études à la clinique du professeur Pirquet à Vienne, Emmi
Pikler a constaté que les enfants des familles aisées se faisaient davan-
tage de fractures lorsqu’ils tombaient que les enfants des familles
ouvrières. Elle a avancé l’hypothèse que les enfants surprotégés sont
moins sûrs dans leurs mouvements et dans leur équilibre, alors que
les enfants qui jouent librement à l’extérieur connaissent leur corps et
leurs limites, et tombent sans se faire de grandes blessures. Elle pourra
confirmer cette intuition lors de son travail de pédiatre dans les familles.
«Pour Emmi Pikler, dès la naissance, le bébé n’est jamais maladroit si on
le laisse exercer ses compétences au rythme qui est le sien et selon ses
intérêts personnels» (Appell, 2019, p. 24).
Emmi Pikler a donc montré que l’hypersécurité produit l’inverse de ce
qui est souhaité: au lieu de protéger les enfants, elle les fragilise.
Plusieurs raisons à cela:
Lorsque les enfants sont empêchés dans leurs mouvements ou encore
mis dans des postures qu’ils ne maîtrisent pas, ils développent une
moins bonne connaissance de leurs possibilités corporelles, de leurs
limites et du monde qui les entoure. Ils n’ont pas la possibilité d’ajuster
par eux-mêmes les postures pour trouver un équilibre, de tester un
mouvement, de mesurer la hauteur des marches d’escalier ou encore
de les sauter à pieds joints.
Ils ont davantage peur, se crispent et, lorsqu’ils chutent, se blessent.
Pour simplifier, on peut dire que ces enfants «ne savent pas» tomber.
De plus, la crainte des adultes écorne la confiance des enfants en eux-
mêmes. Elle engendre crispation, hésitation, perte de confiance chez
les petits qui explorent. Ce fameux «attention, tu vas te faire mal» aura
en effet pour conséquence que l’enfant peut se blesser, car au lieu
d’être concentré sur son action, son attention sera focalisée sur la peur
de l’adulte.
Ainsi la liberté de mouvement et la confiance des adultes dans les com-
pétences des enfants sont les meilleures bases de sécurité qui soient!
Mais que faire?
Il est facile d’invoquer la confiance nécessaire, mais bien difficile
de la mobiliser lorsque nous sommes pris dans nos propres peurs.
Emmi Pikler apporte des pistes, très concrètes, sur les conditions
favorables au développement des enfants et à l’indispensable relation
de confiance.
Un chemin proposé par Emmi Pikler est l’observation, comme base
de la confiance et comme une manière de connaître réellement, avec
empathie, l’enfant et ce qu’il vit. Comprendre, regarder avec émerveille-
ment le déploiement de sa motricité, ses mouvements, ses expressions
de satisfaction, sa concentration et sa persévérance, etc., c’est perdre
toute envie d’intervenir dans l’activité de l’enfant en vue de favoriser
son développement. Cette observation attentive, continue et régulière,
comme nous le dit Emmi Pikler, est la base du respect profond de son
activité autonome. Cette observation quotidienne demande du temps,
de la disponibilité intérieure, elle s’apprend, se travaille et va nourrir la
relation entre l’adulte et l’enfant.
L’adulte qui observe interviendra au bon moment. Il s’approchera s’il le
juge nécessaire, non pas guidé par sa peur, mais pour montrer à l’enfant
qu’il l’a vu, qu’il est là si besoin. Nous avons pu le constater dans la
situation d’Eliott, la présence d’adultes significatifs, leur attention, l’ont
soutenu dans son ascension du tunnel. A aucun moment, Eliott ne s’est
senti abandonné, alors que les adultes se sont abstenus d’intervenir.
Parlons à présent des conditions matérielles et environnementales qui
permettent à l’enfant d’explorer en toute quiétude.
Cela commence par des vêtements confortables, qui ne contraignent
pas les gestes, qui favorisent des mouvements amples et fluides.
L’aménagement de l’espace joue un rôle primordial. Les espaces pen-
sés en s’appuyant sur les travaux d’Emmi Pikler offrent de nombreuses
possibilités d’expérimentation, respectueuses des rythmes, des envies
et des compétences de chaque enfant. Chaque structure, chaque objet
devient une invitation à explorer, à grimper, à tester, à recommencer…
L’environnement est intéressant et stimulant pour l’enfant, il lui permet
d’essayer du nouveau, d’aller toujours un peu plus loin. Il y a suffisam-
ment de place pour bien bouger. Chaque objet est choisi avec soin,
il ouvre à une multiplicité d’actions et correspond au développement
de l’enfant. Contrairement à ce que nous pouvons voir dans certaines
crèches, nul besoin de tapis en mousse qui jonchent les sols. C’est sur
un sol dur que l’enfant peut prendre appui, trouver un équilibre stable
sans trop se fatiguer et développer sa conscience corporelle. Et c’est
également là que l’enfant prend conscience du monde qui l’entoure et
s’approprie la réalité: le sol est ferme, lisse, rugueux, chaud, peut-être
frais. De plus, en bougeant sur une surface dure, il apprend à faire
attention et ne se met pas en danger.
Une pédagogie de la confiance
L’approche Pikler permet de sortir de cette hypersécurité. Il ne s’agit pas
de fermer les yeux sur les dangers réels, mais bien d’affirmer que les
risques mesurés sont essentiels pour l’enfant qui grandit. Passons d’une
culture de la peur à une culture de la confiance! Nous supposons que
cette confiance se décline à plusieurs niveaux:
Nous l’avons vu précédemment, la confiance que l’adulte a dans les
compétences de l’enfant, le regard porté sur lui va influencer son atti-
tude. C’est faire le pari que les enfants sont capables, compétents et
non fragiles ou maladroits. Une connaissance fine non seulement du
développement de l’enfant en général, mais aussi de cet enfant-là en
particulier, va soutenir cette confiance. Alba descend en toute aisance
les deux marches d’escalier qui desservent le jardin, parfois elle saute
même d’une marche à l’autre sans se tenir, Thaïs descend tout en se
tenant avec une main à la rampe, elle s’arrête souvent à la première
marche et aime regarder à travers les barreaux, tout en prenant son
temps, parfois elle s’assied sur la dernière marche, Felix, lui, apprécie
que l’éducatrice se mette à ses côtés. Lorsqu’il est en haut des marches,
il se met assis, se retourne et descend les marches à l’envers, toujours
très concentré. L’adulte connaît bien chacun d’eux, il s’ajuste, s’adapte et
témoigne tout son intérêt à la richesse de l’activité de l’enfant.
A un autre niveau, nous pouvons parler de la confiance que l’enfant
a dans l’adulte qui s’occupe de lui. La qualité de la relation de l’enfant
avec l’adulte est la colonne vertébrale où se tisse ce lien de confiance.
Ils se connaissent mutuellement et l’enfant sait qu’il peut compter sur
l’adulte en cas de besoin.
S’ensuit la confiance de l’enfant en lui-même, il se connaît, connaît ses
possibilités et ses limites. Puisque l’enfant a la possibilité d’expérimenter
par lui-même, il a une bonne connaissance de son corps et de ses pos-
sibilités d’explorer. Cette liberté motrice augmente son estime de soi,
sa fierté d’essayer, de recommencer, d’y arriver! C’est lui seul qui l’a fait!
Pour conclure
Ni inciter ni empêcher: cela peut résumer la subtilité de la posture de
l’adulte, telle que Pikler l’enseigne. L’adulte ne pousse pas, ne freine pas
[DOSSIER] Le prix de l’hypersécurité 51
non plus, il est là, présent, confiant avec un regard attentif et intéressé
par l’activité de l’enfant.
Dans cet esprit, la sécurité de l’enfant ne repose plus sur le contrôle,
mais sur la qualité de la relation, la connaissance fine de chaque enfant
et la confiance partagée. C’est dans cet équilibre subtil que l’enfant
développe peu à peu une connaissance profonde de lui-même, de ses
appuis, de ses limites, de sa capacité à agir dans le monde.
Et si la véritable sécurité, celle qui protège durablement, était celle qui
se construit de l’intérieur, dans l’exercice d’une liberté de mouvement
et de l’estime de soi? Cette sécurité-là ne se matelasse pas de mousse,
elle s’ancre dans une véritable relation, une observation fine et un intérêt
sincère, profond et respectueux de l’activité autonome des enfants.
Agnès Rákóczy
Cet article est paru dans Revue [petite] enfance | N°149 | Février 202
Bibliographie
Appell, G. (2019). Les premiè res années de bébé. Son bien-être et ses compétences jour aprè s jour. Erès.
Tardos, A., Szántó, A. (2017). Qu’est-ce que l’autonomie dès le premier âge?
Dans R. Caffari (dir.), Autonomie et activités du bébé. Erès. (pp. 43-56).
Rákóczy, A. (2022). Motricité des jeunes enfants et encouragement précoce.
Dans PEP et Revue [petite] enfance (dir.), Plus vite, plus tôt, plus fort. L’égalité des chances passe-t-elle par un encouragement précoce? (pp. 29-36