Geneviève Appell une vie consacrée aux jeunes enfants

Photo: L’Enfant et la vie

Par Marie-Laure Cadart

Geneviève Appell (1924-2025s’est éteinte fin juillet 2025 à l’âge de 101 ans après une vie consacrée aux jeunes enfants. Psychologue clinicienne et chercheuse, elle débute sa carrière à la pouponnière Parent de Rozan, « dépôt » de l’Assistance Publique à Paris où les conditions de vie des bébés sont effroyables. Celle-ci est dirigée par le Dr Jenny Aubry Roudinesco qui veut changer cela. Nous sommes dans les années 1950, au sortir de la guerre qui a laissé la France exsangue. C’est là qu’elle fait une rencontre déterminante avec la pédopsychiatre Myriam David, avec qui elle œuvrera toute sa vie pour comprendre les jeunes enfants, découvrir leur vie psychique, éviter les séparations inutiles et améliorer leurs conditions d’accueil que ce soit en crèche, en pouponnière ou encore chez des assistantes maternelles.

Ensemble, dans les années 1950, elles mènent des recherches soutenues par l’OMS, en lien avec l’équipe de J. Bowlby sur les effets des séparations précoces et la carence de soins maternels.[1]

Dans un même souci de mieux comprendre les enfants et de tout faire pour ne pas entraver leur développement, elles mènent également une recherche sur les colonies de vacances maternelles pour étudier les effets de la séparation et la qualité de la prise en charge dont bénéficient des enfants de moins de 6 ans. Ce travail à partir de l’observation des enfants, les amènera à collaborer par la suite avec les Ceméa, [2] mouvement d’éducation nouvelle dont elles partagent les idées de pédagogie active de formation, autour du respect de l’enfant et de l’importance de son activité autonome dans l’élaboration de sa personnalité et ses apprentissages.

L’époque est à la reconstruction et la santé des enfants une priorité. Les découvertes de la vie psychique des jeunes enfants et les dégâts occasionnés par des soins inappropriés, des méthodes éducatives coercitives et des séparations marquent le début d’un autre regard sur le bébé.

Très tôt, dès 1952, Geneviève Appell va filmer les enfants et utiliser ces films pour mieux comprendre le comportement des enfants et comme support d’enseignement[3].

Une autre rencontre déterminante, en 1971, est celle avec la pédiatre Emmi Pikler à la pouponnière de la rue Lóczy à Budapest… Dans cette pouponnière, les enfants vont bien et Geneviève veut faire partager sa découverte à Myriam avec qui elle y retourne en 1973. Elles écriront ensemble l’ouvrage « Lóczy ou le maternage insolite », paru en 1973 et plusieurs fois réédité, qui fera connaître en France le travail d’Emmi Pikler et influencera durablement le travail en pouponnière et en crèche. 

Geneviève Appell va jouer un rôle important dans l’amélioration des conditions de vie des bébés en pouponnière. A la pouponnière de Sucy en Brie ( 94), comme psychologue, elle s’attachera à mettre en place et à faire vivre une organisation institutionnelle permettant aux enfants de construire des « relations stables, fiables et continues » avec leurs soignantes, leur environnement et leurs pairs, tout en restant reliés à leurs parents. En parallèle, convaincue des liens intimes entre clinique, formation et recherche, elle contribue à la création, à proximité de la pouponnière, d’un centre de documentation, de recherche et de formation pour les professionnels de la petite enfance (le CPPA). Elle y organise des séminaires de formation et d’étude clinique avec les cadres de l’Institut Pikler. Cette pouponnière va devenir un lieu de référence pour de nombreux professionnels de la petite enfance.

En 1977, sous l’impulsion de Simone Veil alors Ministre de la santé et de la famille, elle participe, avec Jeanine Lévy et Danielle Rapoport, au comité de pilotage de « l’Opération pouponnière » qui publiera en 1997 l’ouvrage « l’enfant en pouponnière et ses parents » et formera des centaines de professionnels de pouponnière lors de regroupements annuels. Les conditions de vie en pouponnière vont alors considérablement s’améliorer.

En 1984, lorsque la pouponnière de Lóczy est menacée de fermeture, elle va participer à la création de l’association Pikler Lóczy qu’elle présidera jusqu’en 2002. Cette association cherche à faire connaître les travaux d’Emmi Pikler et de l’Institut Lóczy, à les mettre en lien avec d’autres courants de pensée, à travers des formations, de la documentation et les expériences d’institutions qui s’en inspirent.
Les échanges avec les responsables de l’Institut Pikler à Budapest  seront nombreux jusqu’à la fin de sa vie et donneront lieu à l’organisation de séminaires cliniques, de symposiums, dont certains, tel celui intitulé « Du corporel au psychique » en 1996, ont fait date .

Geneviève a participé activement aux film « Lóczy, une maison pour Grandir » réalisé par Bernard Martino qui a permet de faire connaître à un large public le travail d’Emmi Pikler à Budapest.

Convaincue de la nécessité de la transmission et trouvant que l’œuvre de Myriam David disparue en 2004 était trop peu connue et craignant qu’elle disparaisse, elle confia à Marie-Laure Cadart les écrits de cette dernière dont certains non publiés, lui laissant le soin de les rassembler dans le livre « Prendre soin de l’enfance » et d’en montrer la modernité au travers de commentaires de contemporains[4].

Mais elle voulait aussi transmettre et partager le fruit de ses recherches et de ses compréhensions du bébé, accumulés pendant sa longue vie. Ainsi, en 2019, elle faisait paraître son dernier livre : « Les premières années de Bébé. Son bien-être et ses compétences jour après jour »[5]. Un livre résolument moderne dans lequel des QR-codes orientent vers des petits films pour illustrer ses propos…

Geneviève aimait la vie et les rencontres. Elle était gaie et aimait rire mais je crois qu’elle aimait avant tous les bébés devant lesquels elle ne cessait de s’émerveiller.

Marie-Laure Cadart,       Aix en Provence, le 15.01.2026

[1] La partie française de la recherche sera publiée pars Jenny Aubry Roudinesco  sous le titre «  La carence de soins maternels »

[2] Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active

[3]  Premier film : Les effets de la carence affective : Monique, film 16 mm, Association pour la santé mentale, 1952

[4]Prendre soin de l’enfance », textes de Myriam David et commentaires recueillis par Marie-Laure Cadart, érès, Toulouse, 2014.

[5] « Les premières années de Bébé. Son bien-être et ses compétences jour après jour , érès, Toulouse, 2019.

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